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J’ai perdu quelqu’un

Vivre un deuil à la suite d’un suicide
Phase 1 : Engourdissement et déni
Phase 2 : Protestation
Phase 3 : Désorganisation
Phase 4 : Réorganisation
Les manifestations du deuil
Réactions spécifiques associées au deuil à la suite d’un suicide
Facteurs pouvant aider la résolution du processus de deuil : la résilience
Critères de guérison du deuil

Vivre un deuil à la suite d’un suicide1

Les pertes font partie de la vie. Tous s’entendent pour dire qu’à travers celles-ci, l’être humain grandit et progresse dans différentes sphères de sa vie. Par contre, comment peut-on grandir lorsque l’on perd subitement une personne proche ? Comment peut-on grandir lorsque cette personne nous a quittés à la suite d’un suicide ? Comment peut-on grandir lorsque nous nous sentons impliqués dans le geste de l’autre ?

Un deuil à la suite d’un suicide est habituellement plus intense et complexe qu'un deuil à la suite d’une mort naturelle ou accidentelle. Le deuil à la suite d’un suicide est particulier par le fait que ce n’est pas une mort qui s’inscrit dans le cycle normal de la vie, la personne ayant posé elle-même le geste de s’enlever la vie. Comme le mentionne St-Louis2, ce qui distingue le deuil à la suite d’un suicide d’un autre deuil, c’est le sentiment d’être associé à la mort de l’autre : « J’aurais dû m’en rendre compte ! » « Pourquoi je lui ai dit ça ? » « Si j’avais pris le temps de... peut-être que.. ? », etc.

Ainsi, en plus d’avoir à vivre de façon fluctuante des sentiments de tristesse, d’impuissance, de colère, de culpabilité, de confusion, d’insécurité et une profonde remise en question de soi causés par la perte de l’être cher, la personne doit aussi parfois conjuguer avec le rejet et les sentiments d’abandon. De plus, les survivants doivent composer avec une part de réprobation sociale qui bien souvent vient compliquer leur processus de deuil.

1  Modèle inspiré des quatre étapes du deuil de John Bowlby et adapté à la réalité des personnes endeuillées à la suite d’un suicide.
2  St-Louis, M. Ta vie j’m’en mêle! Guide d’aide à l’intervention,Table de prévention du suicide de l’Université de Montréal, Montréal, 1994, vol. 3,  pp. 13-14.

Phase 1 : Engourdissement et déni

La première phase du deuil est marquée par le déni de la perte. La personne a de la difficulté à assimiler la réalité de la perte ainsi que la forme du décès. Le déni sert de mécanisme temporaire de protection, ce qui permet à la personne d’absorber et d’intégrer progressivement la perte comme un fait réel. Généralement, le déni total est bref : quelques heures à quelques jours (déni de la réalité de la mort). Il est rapidement remplacé, dans le deuil à la suite d’un suicide, par un déni partiel et temporaire (quelques semaines ou parfois quelques mois), soit le déni de la cause ou de la forme du décès.

Le déni de la cause du décès est induit par le choc psychologique et influencé grandement par des considérations d’ordre social (réprobation, déshonneur, honte, rejet). La recherche d’un coupable ou d’une cause au décès constitue une forme de déni. Pour sa part, le déni de la forme se caractérise par le refus d’accepter que le décès soit attribuable à un suicide. La personne tente désespérément de se convaincre que le décès est survenu accidentellement.

La négation (déni) peut prendre plusieurs formes :

  • Négation que la perte est survenue à la suite d’un suicide (« Non, non… c’est un accident. »)
  • Oublis sélectifs de ses souvenirs ou de propos significatifs reliés à la perte
  • Momification (on garde les choses intactes, ex. : mettre le couvert de la personne décédée pour le repas)
  • Négation du sens de la perte (minimiser ce qui arrive)

Le choc émotif initial est souvent plus grand dans un deuil à la suite d’un suicide en raison des circonstances entourant le décès. Ce déni de la cause peut être relativement résistant, ce qui entrave le cheminement du processus du deuil.
Cette phase peut aussi être caractérisée par :

  • Absence de réaction (engourdissement émotif) ou fonctionnement automatique
  • Manifestation d'alarme : gémissements, hyperactivité, cris
  • Sentiment d'incrédulité
  • Idéalisation du suicide en le transformant en un geste noble ou idéologique
  • Dépréciation du défunt pour minimiser la perte

Phase 2 : Protestation (« Pourquoi moi ? »)

La deuxième phase se caractérise par la recherche plus ou moins constante du défunt, car la permanence de la perte n’est pas encore totalement acceptée. Cette recherche est d’abord centrée sur des objectifs, des lieux, des événements, des souvenirs liés au défunt. Cette recherche se transforme rapidement en un sens ou une raison à donner au suicide et se poursuit tout au long du processus du deuil.

La phase de protestation se caractérise par deux éléments :

Le premier est lié à l’émergence des émotions. Quand la personne entre dans la phase de protestation, elle n’est généralement plus en contact avec son ancien mode de fonctionnement. Il peut y avoir une peur de perdre le contrôle, de laisser aller ses émotions.

Il est impossible de ne pas souffrir lorsqu’on perd quelqu’un ou quelque chose de significatif. Cependant, la souffrance n’est pas ressentie et exprimée par tous de façon identique.

Nier les réactions et les émotions, c’est ne pas ressentir la perte, c’est ne pas faire le deuil. Cela peut être dangereux, car on met alors sa santé mentale et physique en péril : burn-out, changement d’emploi, problèmes psychosomatiques, crises de colère ou de tristesse, perte de contrôle des émotions, abus de substances, dépression. Pourtant, la société va à l’encontre de l’expression de la souffrance, elle nous émet plein de messages en ce sens : pleurer ne fait qu’empirer la peine, c’est morbide et démoralisant, ce n’est pas bon de s’apitoyer sur son sort, on est fort, on ne doit pas montrer ses émotions, etc. Quand les émotions sont niées, elles se transforment généralement en manifestations physiques et psychologiques.

Le deuxième élément est lié à un questionnement sur le pourquoi du changement. Avec l’émergence graduelle de la réalité de la perte, malgré une recherche inconsciente de l’objet perdu, la personne endeuillée cherche à comprendre et à donner un sens à la perte (les fameux POURQUOI) : « Pourquoi cela m’arrive-t-il ? ». La personne aura donc pour tâche, ici et tout au long de son deuil, d’essayer de donner du sens à la perte qu’elle vit (décès volontaire). Il y a examen scrupuleux de l’ensemble de sa relation sociale avec la personne décédée afin de se détacher de l’intolérable idée lui attribuant la cause du suicide. Les craintes de réaction sociale, d’isolement et de culpabilité peuvent être accentuées lorsque la personne endeuillée connaissait les intentions du défunt.

La négation se transforme en douleur, en détresse, en dépression et en réminiscence de la personne décédée. Ceci se manifeste souvent sous forme de nombreux symptômes physiques et psychologiques intenses : tristesse, colère, honte, impuissance, culpabilité, recherche d'un coupable, incompréhension, hallucinations auditives et visuelles, insomnie. L’intensité des émotions est en grande partie due aux sentiments d’implication et de responsabilité qu’elle s’attribue dans la décision du défunt de mettre fin à ses jours.

Phase 3 : Désorganisation (« Je ne sais plus »)

La phase de désorganisation émerge progressivement lorsque la personne prend contact de façon permanente avec la réalité du suicide. Ces tentatives pour retrouver le défunt mènent à des échecs incessants. Des sentiments de colère, de rage, d’anxiété et de peur sont vécus. La personne endeuillée reconnaît le caractère définitif de la perte sans toutefois pouvoir l’accepter. La douleur et le désespoir qui en résultent entraînent la personne à vivre une désorganisation au niveau de sa personnalité et de son univers complet. Le désespoir prend le sens d'une profonde crise existentielle. Lors de cette phase, même si les personnes avancent dans leur deuil, elles ont habituellement l’impression de régresser, car les émotions sont particulièrement intenses.

L’état dépressif dans lequel se trouve la personne en phase de désorganisation peut comprendre une baisse de l'estime de soi, des autoaccusations et des idéations suicidaires. Il y a vulnérabilité à utiliser l'option suicide pour apaiser ses souffrances ou pour régler ses problèmes.

Phase 4 : Réorganisation (« Je recommence. »)

La dernière phase du processus de deuil est celle où l’acceptation de la perte se fait graduellement. La personne endeuillée sent l’intensité de sa douleur s’amoindrir. Les souvenirs sont moins fréquents et moins pénibles. La personne retrouve de l'intérêt pour le monde extérieur et recommence à investir dans de nouvelles relations ou projets. Vivre avec le suicide de l’être cher devient possible. Il y a restructuration de sa vie sans le défunt. La personne resitue le défunt dans un contexte donné et réapprend à vivre avec cette réalité.

On remarque une remise en question de ses relations avec autrui ainsi que de soi-même. La remise en question, généralement totale, amène une redéfinition de sa personne selon de nouvelles valeurs, buts, objectifs, idéaux et priorité de vie. Elle commence à être capable de bien fonctionner et de reprendre plaisir à la vie. Toutefois, elle peut être méfiante à s'investir dans de nouvelles relations.

Les manifestations du deuil

Vivre un deuil entraîne diverses réactions d’intensité variable. Celles-ci sont des manifestations habituelles du deuil. Il y a quatre (4) formes de réactions possibles à la suite d’un deuil3 :

  1. Réactions émotives
  2. Réactions psychologiques
  3. Réactions comportementales
  4. Réactions physiques
LES MANIFESTATIONS POSSIBLES DU DEUIL
RÉACTIONS ÉMOTIVES
  • Angoisse
  • Anxiété
  • Impuissance
  • Colère et révolte
  • Perte de contrôle
  • Culpabilité
  • Peur
  • Insécurité
  • Désespoir
  • Tristesse et chagrin
  • Soulagement
  • Absence d'émotions
  • Honte
  • Sentiment d'incompétence
  • Sentiments contradictoires
RÉACTIONS PSYCHOLOGIQUES
  • Cauchemars et rêves
  • Idéations suicidaires
  • Humeur changeante
  • Perte de mémoire
  • État de choc
  • Solitude
  • Hallucination visuelle ou auditive
  • Confusion
  • Sensation de présence du défunt
  • Recherche du défunt
  • Identification au défunt
  • Distraction
RÉACTIONS COMPORTEMENTALES
  • Recherche excessive d'un coupable ou d'explication
  • Difficulté à rester en place
  • Retrait psychologique
  • Retrait social (isolement)
  • Incapacité de demeurer seul
  • Comportement de fuite dans le travail, le sommeil ou une multitude d'activités
  • Perturbation des habitudes alimentaires
  • Comportements dangereux (alcool, drogue, accident par négligence)
  • Pleurs, soupirs, lamentations, verbalisation
  • Évitement des objets symboliques du défunt ou attachement aux objets symboliques du défunt
  • Agressivité
  • Troubles du sommeil
RÉACTIONS PHYSIQUES
  • Manque d'énergie
  • Perte d'appétit
  • Tensions musculaires
  • Respiration difficile

3 ROGERS, C. R., The Necessary and Sufficient Conditions of Therapeutic Personality Change, Journal of Consulting Psychology, No 21, 1957, pp. 95-103.

Réactions spécifiques associées au deuil à la suite d’un suicide4

Le deuil à la suite d’un suicide soulève des émotions particulières qui sont attribuables aux circonstances du décès, au fait de se sentir impliqué dans la mort de l’autre, aux réactions sociales qu’il provoque et aux questions qu’il pose à chacun sur le sens à la vie.

  • Recherche d’une explication (déni)
  • Quête existentielle (la recherche d’un sens)
  • Culpabilité et auto-accusation
  • Colère
  • Stigmatisation et honte
  • Le choc et les images morbides
  • Risque de la reproduction du geste suicidaire parmi les personnes endeuillées
  • Absence de soutien social

4 Groupe d’étude national sur le suicide au Canada, Le suicide au Canada, Ottawa, Ministère de la Santé nationale et du bien-être social, 1994, 212 p.

Facteurs pouvant aider la résolution du processus de deuil : la résilience

La résilience est cette capacité personnelle à composer avec les événements difficiles rencontrés au cours de notre vie. On compare souvent la résilience à un ressort interne qui permet à chacun de « rebondir » et de retrouver un état d'équilibre suite à une situation qui nous affecte. La capacité de rebondir est propre à chacun et dépend majoritairement de deux sphères personnelles, soit les ressources internes et les ressources externes.

Les ressources internes font référence à la personnalité et aux caractéristiques individuelles. Dans le cas d'un deuil à la suite d’un suicide, certains éléments personnels influenceront le processus de deuil :

  • Manière de percevoir le chagrin, les émotions (colère libératrice)
  • Acceptation de la réalité de la perte
  • Rituels entourant le deuil (qui marquent la réalité de la perte)
  • Santé
  • Ne pas avoir à prendre des décisions importantes
  • Acceptation d’un nouveau mode de travail
  • Le temps comme allié

Les ressources extérieures font davantage référence à l'entourage de la personne endeuillée :

  • Entourage aidant et compatissant
  • Loisirs
  • Travail
  • Assistance professionnelle

Critères de guérison du deuil

  • Acceptation de la perte
  • Prise en charge de soi
  • Intériorisation de la perte (plus besoin de souvenirs)
  • Disparition complète des symptômes
  • Actualisation de nouveaux modèles de fonctionnement (nouvelles limites)
  • Amélioration de la qualité de vie
  • Capacité de reformuler un sens à la vie et à sa vie
  • Capacité de se réinvestir affectivement et socialement (travail, relations)

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